Rencontres
À table avec des femmes d’exception

À table avec des femmes d’exception

Le vin et la gastronomie ne sont plus qu’une affaire d’hommes. Voici comment cinq femmes qui évoluent autour du verre et de l’assiette tirent (exceptionnellement bien) leur épingle du jeu.

Maître d’hôtel, Foxy

Véronique Dalle

Les amateurs de vin ont connu Véronique Dalle au Pullman, le tout premier bar à vin de Montréal, où elle a travaillé pendant 15 ans. Puis elle a ouvert le Moleskine, une pizzeria de quartier où sa carte des vins était courte, mais toujours juste. Parallèlement, ses enseignements à l’ITHQ ont contribué à former les Carl Villeneuve-Lepage (Toqué!), Isabel Bordeleau (Pullman, Maison Boulud, 357C), Djosef Laroche (Bouillon Bilk) et autres sommeliers-vedettes au Québec. « La sommellerie est un métier passionnant duquel je suis toujours éprise, mais qui demeure très difficile, observe la femme d’affaires. D’abord, on travaille quand les gens sont en congé. Pour les familles, c’est sans pitié. C’est aussi un métier très physique. Et c’est dur de vieillir avec des horaires atypiques, où il faut être sur le plancher 60 heures par semaine. » Cette réflexion, alliée à son désir intense de se diversifier pour perdurer dans le monde du vin, a récemment mené Véronique à se joindre au Groupe Olive et Gourmando*. « Je suis en pleine mutation. Je dirige actuellement l’exploitation et au Foxy, c’est ma sommelière, Kaitlin Doucette, qui élabore la carte des vins. Elle accomplit un excellent boulot. Moi, je fais du mentorat tout en explorant d’autres avenues en restauration. Je me réinvente de manière à demeurer pérenne, et pour que mes connaissances en vin servent dans une plus grande mesure. Ce groupe possède une marque très forte et me permet d’évoluer ailleurs qu’à la cave et au service. De plus, Dyan Solomon et Éric Girard ont toujours valorisé la place des femmes dans un monde qui est longtemps demeuré masculin. Leur démarche est en parfaite adéquation avec mes valeurs. »

* Le Groupe comprend la buvette à l’italienne Un Po’ di Più, les restaurants Foxy et Foxy Time Out, la boulangerie Olive et Gourmando et BOG Time Out.

 

Crédit photo : Dominique Lafond

 


 Présidente, SAQ

Catherine Dagenais

Première femme à occuper le poste de présidente dans l’histoire de la SAQ, Catherine Dagenais comptera deux années à la tête de la société d’État en juin prochain. « J’ai la chance d’évoluer dans un environnement qui valorise le leadership féminin et la parité, et ce, même si quand j’ai commencé il y a 20 ans, c’était un monde d’hommes. J’ai fait ma place grâce à mon expérience et à mes valeurs. À un moment, j’ai compris que mon sort était entre mes mains et que ça m’appartenait. Si mon parcours inspire d’autres femmes, j’aurai le sentiment d’avoir réussi. » À titre de leader d’entreprise, elle réalise de plus en plus l’impact puissant qu’ont les relations qu’elle cultive autant à l’intérieur de l’organisation qu’à l’extérieur. Pour en arriver là où elle est, Catherine Dagenais a dû miser le tout pour le tout. Par le passé, elle a dû quitter un poste qu’elle aimait parce qu’elle savait que le fait d’être une femme serait un frein à son développement. Elle est aussi retournée aux études à HEC Montréal il y a cinq ans. « Il ne faut pas avoir peur de se mettre en danger et de bouger pour accueillir de nouveaux défis. Je dis toujours à mes filles de s’assurer d’aimer ce qu’elles font, et de ne jamais hésiter à communiquer leurs aspirations à leurs supérieurs. Il faut toujours se demander ce qu’on peut faire de plus pour avancer. Sur le plan humain, faites-vous confiance; même si parfois vous doutez, c’est normal. L’important, c’est d’avancer! »

 

 


 Copropriétaire, Côté EST

Perle Morency  

Son prénom lui vient de la rivière aux Perles qui traverse Kamouraska. Pas surprenant que Perle Morency incarne aussi bien sa région! Véritable figure de proue, cette passionnée de bouffe, d’agriculture bio et de vins nature était locavore avant même que le mot ne soit à la mode. Elle fait partie du petit groupe qui a introduit notre Curieux Bégin national aux gens du Bas-du-Fleuve. Ni cheffe ni sommelière, la restauratrice a pourtant déjà élaboré son lot de cartes des vins et brassé la sauce plus d’une fois, les jours où on manquait de bras. C’est qu’en 2012, celle qui a grandi dans la très courue boulangerie Niemand a ouvert, dans les locaux du presbytère, le bistro Côté Est, avec le chef Kim Côté, son conjoint. Leur fils Lukas avait six ans. Aujourd’hui, l’adolescent qui se croyait fait pour les cuisines se découvre des affinités avec le service. Ce n’est qu’un exemple du travail de fond qu’accomplit cette gestionnaire aguerrie afin de faire rayonner les gens de sa communauté. « On vit dans un village de 500 habitants; ça exige une gestion organique de nos richesses et de nos talents. Par exemple, notre loyer à la Fabrique participe à la santé financière de l’église et les légumes et les herbes que cultivent les employés du resto sont mis en valeur dans les cocktails et les repas qu’on sert. Je n’ai pas peur de dire que je suis à la tête d’un vrai club de Germaines. On invente de nouvelles manières de faire quand il le faut, mais je me fais un devoir de soutenir les gens d’ici. Je me suis engagée à acheter des productions complètes. Donc, quand un de nos producteurs débarque avec des tonnes de poires, on s’attelle et on fait des conserves! Ma carte des vins est fidèle à Cyril (Kerebel) de La QV, mes cocktails sont aromatisés aux produits locaux et bien que 90 % de ce qu’on sert à manger est produit à 20 km à la ronde, je peux néanmoins me vanter de soutenir une offre très diversifiée. Je gère comme une mère, avec mon savoir, mon intuition et mon amour des autres. »

 

JHA Photographie

 


Sommelière-tenancière, Les oiseaux rares

Isabelle Claveau

Native du Bas-Saint-Laurent, Isabelle Claveau a ouvert sa propre buvette à Rimouski en septembre dernier, après avoir œuvré 10 ans à Québec (Le Cercle) et à Montréal (Buvette Chez Simone, Le Comptoir charcuteries et vins). Les Rimouskois avaient été introduits au vin nature au restaurant Le Sang Royal, aujourd’hui fermé. Elle trouvait dommage de laisser en plan les habitués. La jeune trentenaire éprise de liberté s’est donc engagée dans ce qu’elle appelle « sa petite boîte rose » — c’est la couleur de la buvette de 20 places. « J’ai choisi un local dont les frais fixes demeurent abordables. Je n’ai pas de dettes, et la taille restreinte de ma buvette facilite l’échange. » Si son métier lui donne parfois l’impression de courir un marathon hebdomadaire, la tenancière sait où elle s’en va. « En arrivant, j’ai constaté combien les restaurateurs étaient isolés. À Montréal, on boit et on mange les uns chez les autres. J’ai donc fait venir par bus des échantillons de fabuleuses petites agences qui n’ont pas les moyens de se déplacer, et j’ai invité sept tenanciers dans ma cuisine. Certains d’entre eux ne s’étaient jamais rencontrés! Tout le monde a dit : ‘’Wow! Ça fait tellement de bien!” Rapidement, la dégustation est devenue secondaire, car le vin faisait son travail. » Pour le public, la sommelière a aussi mis sur pied l’événement C’est pas parce qu’on aime le vin qu’on est snob, qui permet à sa clientèle d’être reçue par un importateur et un chef. « Je veux créer des ponts. C’est mon talent, c’est mon “superpouvoir” et je compte bien l’exploiter! Les oiseaux rares, ce n’est qu’un prétexte pour rassembler. »

 

 


Cheffe de cuisine, Vin Mon Lapin

Jessica Noël

Elle brille aux côtés des propriétaires, Marc-Olivier Frappier et Vanya Filipovic, qu’elle connaît depuis l’époque où ils faisaient tous trois partie de la famille Joe Beef, au Vin Papillon. Sa feuille de route est impressionnante. Elle a fait ses classes au Toqué! avant de décrocher deux diplômes à l’ITHQ. Elle a été boursière Grands Chefs Relais & Châteaux et elle était en poste chez Vin Mon Lapin lorsqu’il a été classé second Meilleur restaurant canadien au prestigieux palmarès établi par le magazine enRoute en 2018 et Restaurant de l’année aux Lauriers de la gastronomie québécoise en 2019. Elle a parfait ses connaissances en Europe, notamment à la Maison Pic. Toutefois, elle s’est surtout révélée aux États-Unis auprès de Dan Barber, alors qu’elle a passé deux ans au Blue Hill At Stone Barns. « J’ai été ravie de me retrouver parmi mon monde », avoue la trentenaire. Elle est touchée qu’on aime sa cuisine, cependant, elle ne trouve pas nécessaire de mettre les femmes dans une catégorie à part, même si elle reconnaît qu’elles sont peu nombreuses. « Ce métier implique un mode de vie qui n’est pas pour tout le monde. À 26 ans quand j’ai commencé, ça prenait énormément de maturité et de confiance en soi. En ce qui me concerne, je n’ai pas connu de difficultés reliées au fait d’être une femme. Je soutiens les femmes de ma communauté, mais par-dessus tout, je suis passionnée par ce que je fais. C’est ça qu’il faut célébrer. »

 

Photo credit: Dominique Lafond

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